La peste en Gévaudan, quand Jeanne est abattue

Elle a été tuée par les soldats qui bloquent le Gévaudan après avoir reçu 3 ou 4 coups de fusils.

C’était en octobre 1721 et ce n’est pas un fait divers, c’est un extrait d’un acte de decès d’AUROUX.

La peste sévit en Gévaudan.

Lorsque Pierre CLAVEL[1] nous a communiqué un compte rendu de l’atelier de paléographie qu’il animait à LANGOGNE, je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que nous avions vécu 304 ans plus tard lors de la pandémie de COVID19.

Je ne suis pas le seul à avoir fait ce raccourci, on trouve d’abondantes publications datées de 2020 qui évoquent ainsi la peste en Gévaudan.

Cela se passe à Florac, hameau de la paroisse d’AUROUX[2].

Voici ce que nous dit le registre paroissial en date du 1er ou 2 octobre 1721 :

” Jeanne Dufrene, femme de Jacques Redon, du lieu de Florac, âgée d’environ quarante cinq ou cinquante ans, a été tuée par les soldats qui bloquent le Gévaudan par l’ordre qu’on regarde comme pestiféré; laquelle dite Jeanne Dufrene mourut proche le pont d’Allier, après avoir reçu trois ou quatre coups de fusil des soldats, voulant passer pour aller faire sa dévotion à Notre Dame de Pradelles. Chabalier, curé “. Cet acte a été signalé par un collègue langonais du CLG, Guillaume TRIOULIER

Un clic sur l'image de droite vous renvoie vers le registre numérisé aux archives départementales de la Lozère
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Extrait du registre paroissial d’AUROUX en 1721

La peste de MARSEILLE

Scène de la peste à Marseille en 1720 Tableau de Michel Serres, Coll Musée Atger Montpellier

Nous connaissons l’épidémie de peste de 1720-1722 à MARSEILLE.

C’est bien là qu’elle débute, en juin 1720.

On ne se souvient pas toujours qu’elle s’est largement et rapidement étendue.

D’abord dans le “terroir” de MARSEILLE.

Le 21 juillet 1720 elle touche CASSIS, puis le 1er août elle est repérée à AIX EN PROVENCE.

Ce n’est que le début d’une épidémie qui va rapidement s’étendre à la PROVENCE et au COMTAT.

Et qui continuera vers le LANGUEDOC et le GÉVAUDAN.

Au total, selon les estimations, l’épidémie fit entre 90 000 et 120 000 morts sur une population, dans les régions concernées, d’environ 400 000 personnes.

 

En LANGUEDOC, surtout le GÉVAUDAN

Si la Camargue, les environs d’UZES ou d’ALES sont touchés, c’est le GÉVAUDAN, outre MARSEILLE et son terroir, qui paiera le plus lourd tribut.

Selon les sources, 5500 à 6000 Gévaudanais périront du “terrible fléau de la contagion envoyé par Dieu pour punir les péchés des hommes”, pour reprendre l’expression employée par les ecclésiastiques, le terme peste s’étant imposé tardivement.

Rappelons qu’à cette époque la population totale du GÉVAUDAN est estimée à environ 95000 Habitants.

LA CANOURGUE avec 853 décès perd 60% de sa population.

MARVEJOLS où l’on dénombre 1596 décès perd la moitié de sa population.

MENDE avec 1049 décès perd le tiers de sa population.

D’autres communes subiront également une forte mortalité, ISPAGNAC et QUEZAC notamment.

On le voit, c’est surtout l’Ouest du GÉVAUDAN qui sera touché. L’Est, du côté de LANGOGNE et d’AUROUX en particulier, est épargné.

Alors qu’est-il arrivé à Jeanne DUFRENE ?

Jeanne habite donc Florac, hameau juste au Sud d’AUROUX (repère vert sur la carte).

Elle veut se rendre en pèlerinage à la Chapelle Notre Dame de PRADELLES (repère rouge sur la carte).

Notre Dame de Pradelles aujourd’hui, surmontée d’une statue de la vierge datant de 1889

Cette chapelle a été construite au début du XVIIe siècle par les moines dominicains pour abriter une statue en bois représentant une vierge à l’enfant découverte en 1512.

De nombreux miracles sont attribués à cette vierge et les moines ont alors développé les pèlerinages vers Notre Dame de PRADELLES située dans l’ancien hôpital.

C’est donc là que veut se rendre Jeanne DUFRENE.

Pour cela elle part en direction de LANGOGNE (repère orange sur la carte), veut traverser l’ALLIER pour ensuite rejoindre PRADELLES.

Elle doit traverser le pont qui enjambe l’ALLIER.

Ce pont qui, justement, sert de limite entre le GEVAUDAN contaminé et le VELAY indemne de la peste.

C’est sur ce pont que se trouve la barrière gardée par les soldats. L’une des barrières mises en place par le VELAY pour se protéger du GÉVAUDAN contaminé.

Et là, pas d’attestation de sortie comme on l’a connu en 2020.

Pas de sommations, juste des soldats, sans doute apeurés par la proximité de la peste. Des soldats qui respectent les ordres qui leur ont été donnés.

Jeanne est abattue.

 

Des méthodes expéditives pour se protéger

Jeanne DUFRENE ne sera pas la seule à être exécutée pour avoir franchi le “cordon sanitaire” qui isole le GEVAUDAN.

En effet, même si LANGOGNE est épargnée, la peur y sévit et des mesures radicales, pour ce pas dire expéditives sont prises.

Dans un article publié en octobre 2022 dans le bulletin du Cercle généalogique du Languedoc, Pierre CLAVEL retranscrit une lettre datée du 12 novembre 1721, adressée par Maitre GEVAUDAN, l’un des notaires royaux de LANGOGNE, à M. LAURENS, conseiller du roi, receveur des décimes[3] du clergé de Marseille, à Marseille.

” (Je) vous remercie des salutaires avis que vous me donnez au cas où nous soyons attaqués (attaqués par la peste).
Nous ne le sommes pas encore, mais je crains beaucoup, à cause d’un corbeau de Mende, qui déserta et qui logea ici, hors de la barrière, deux ou trois nuits dans un cabaret, qui fut reconnu et pris après avoir communiqué avec beaucoup de gens, et fusillé. Les uns prétendent qu’il a accordé d’avoir été corbeau à Mende, et auparavant déserteur, les autres, qu’il a nié le fait, son confesseur me l’a dit et qu’il s’en était tenu à dire qu’il venait du côté de Lyon. On a mis en quarantaine, son hôte, la servante et toute la famille, (mot illisible) murés dans une maison isolée et hors de la ville, et brûlé le lit où il avait couché et tous les effets de la chambre. Le chirurgien qui l’avait rasé et plusieurs autres gens qui avaient bu et mangé avec lui ont été mis en quarantaine, mais il est à craindre qu’on ne les a pas tous découverts. Il fut fusillé le 5e de ce mois. Nous craignons beaucoup les événements de cette communication.

Cette lettre est une transcription moderne (1944) du chanoine Jean-Baptiste THERME, curé de Lanarce (07) d’un original provenant des AD des Bouches du Rhône (cote 5 G 742). Elle est conservée aux Archives diocésaines de Viviers dans l’ouvrage “L’abbaye Notre Dame des Chambons”, œuvre en 4 tomes dudit chanoine. JB THERME donne la définition suivante du “corbeau”, tirée du Nouveau Larousse : “nom donné aux hommes qui dans le temps de contagion, enlevaient le corps des pestiférés, et quelquefois, aux employés des pompes funèbres. Voleur dans les cimetières”.[4]

Malgré ses recherches, Pierre CLAVEL n’a pas retrouvé trace dans les sépultures de LANGOGNE de ce décès. Il est donc impossible de connaitre l’identité de ce “corbeau” ni le lieu de son inhumation.

Compte tenu des mesures exceptionnelles, voire expéditives, prises par le clergé et les autorités, cette absence dans les registres de sépulture n’est pas véritablement surprenante.

Dans son ouvrage “La peste en Gévaudan 1720-1722”, Henry MOUYSSET[5] cite également la condamnation à mort de Pierre FORESTIER. Celui-ci originaire de la paroisse de BADAROUX est accusé d’avoir volé des biens dans une maison dont les occupants avaient contracté la maladie. Il est condamné et passé par les armes le 18 septembre 1722.

Bien entendu la narration de ces évènements ne peut que nous faire penser à l’inimaginable période que nous avons connue en 2020. Et à la relativiser.

D’où le nombre de publications en 2020 sur l’épidémie de peste partie 300 ans plus tôt de MARSEILLE.

Le parallèle s’arrête là car on peut difficilement imaginer la terreur vécue par nos ancêtre de 1720 à 1722.

Il fallait alors à tout prix se protéger de cette peste.

Et pour cela le GÉVAUDAN était véritablement cerné.

Comment, partie de MARSEILLE, la peste a-t-elle décimé une partie du GÉVAUDAN ?

Comment le comté, à plus de 200 km de distance, a-t-il été le 2e territoire le plus touché par la Peste ?

C’est ce que nous allons voir dans un autre article …

Que vous pourrez lire en cliquant ici

 


[1] Pierre CLAVEL, généalogiste, quêteur d’archives et passeur d’histoires est notamment adhérent du CLG48 et membre de son Conseil d’administration.

[2] Bien loin de notre porte cévenole aujourd’hui nommée FLORAC-TROIS-RIVIERES

[3]Les décimes, à l’origine dixième partie des revenus ecclésiastiques, constituaient l’impôt que les membres du clergé payaient à l’Etat, sur la base du revenu de leurs « bénéfices » (évêchés, cures, chapelles, fondations, abbayes, prieurés, etc.).

[4] Définition issue du Dictionnaire de l’Académie française – 4e édition – 1762 “On appelle figurément corbeaux, ceux qui, dans un temps de contagion enlèvent les pestiférés, soit pour les porter à l’hôpital, soit pour les enterrer”.

[5]“La peste en Gévaudan 1720-1722” ed Nouvelles Presses du Languedoc – 2013.

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