La peste en Gévaudan, pourquoi en Gévaudan ?
Si vous lisez cet article, c’est peut être parce que vous avez déjà lu le précédent “La peste en Gévaudan, quand Jeanne est abattue”. Si ce n’est pas le cas, nous vous y invitons.
Un trois mats nommé Le Grand Saint Antoine

Le voyage du Grand Saint Antoine – Musée d’histoire de Marseille/JM GASSEND/Studio K
On le sait, c’est attesté, l’épidémie de peste de 1720-1722 est arrivée à MARSEILLE avec le 3 mats Le Grand Saint Antoine [1].
Ce navire phocéen accoste au port de la ville le 25 mai 1720 après plusieurs escales au Proche-Orient, dans les pays du Levant, où il s’est chargé de marchandises précieuses, notamment d’étoffes mais aussi de ballots de laine.
Une succession de négligences ou la prise en compte des intérêts des négociants ayant des marchandises à bord, firent que la cargaison du navire fut déchargée, sans respecter strictement la quarantaine d’usage.
Pourtant le 27 mai un matelot meurt. Huit avant lui étaient morts en mer. Le 14 juin, les huit passagers restant du Grand Saint Antoine quittent leur quarantaine, alors que la veille, le gardien du navire à son tour, est mort.
Il faudra attendre fin juin, pour que 12 morts par la même maladie amènent les autorités à prendre des mesures sanitaires.
Oui mais il est trop tard. Les ballots de marchandises sont sortis en fraude de leur quarantaine. Les puces du rat qui sont le principal vecteur de la peste pullulent dans ces ballots. Elles sont au chaud et dans l’humidité, conditions idéales pour leur prolifération.
On connait la suite funeste de l’histoire pour MARSEILLE.
Comme on l’a vu lors de notre précédent article, très vite les communes proches de MARSEILLE sont touchées, CASSIS, AIX EN PROVENCE … puis d’autres du COMTAT, notamment APT ; alors que AVIGNON sera épargnée.
Comment la peste arrive en GÉVAUDAN ?
Le GÉVAUDAN est pourtant très éloigné de ces contrées.

Saint Laurent d’Olt, où tout a commencé en Gévaudan (photo Pierre Deleuze)
Mais la peste va l’atteindre et s’y développer décimant une partie de sa population, surtout à l’Ouest du comté.
Celui que l’on appellerait aujourd’hui le “patient zéro” est identifié, et tous les travaux à ce jour publiés, montrent que le premier contaminé se nommait Jean QUINTIN. C’était un journalier de Corréjac, hameau qui fait aujourd’hui partie de la commune de LA CANOURGUE, à l’époque de la Paroisse de SALMON.
Il se serait rendu à SAINT LAURENT D’OLT, alors nommé SAINT LAURENT DE RIVE d’OLT, le 23 novembre 1720, à la foire de la Saint Clément.
Ce village, si vous ne le situez pas, se trouve en AVEYRON, sur la rive gauche du LOT, il est proche de la limite actuelle avec le département de la LOZERE. Au XVIIIe siècle, il marque le passage du GÉVAUDAN vers le ROUERGUE. Il est proche de LA CANOURGUE, quelques kilomètres à vol d’oiseau.
Là, Jean QUINTIN se sent mal. Il doit dormir plusieurs heures à même le sol.
Plus tard, un peu ragaillardi, il rentre chez lui à Corréjac.
Il meurt 3 jours plus tard, le 26 novembre 1720.
Il restera comme le premier Gévaudanais mort de la peste.
De Marseille à Corréjac
C’est ainsi que de Corréjac va partir l’épidémie en GÉVAUDAN vers LA CANOURGUE d’abord, la commune la plus proche, puis vers MARVEJOLS et MENDE, pour ne citer que les 3 communes les plus touchées.
En effet la famille de Jean QUINTIN comme le curé qui lui administre les sacrements, ne se doutent pas de la maladie qui arrive. Quand bien même auraient-ils entendu parler de ce qui se passe depuis l’été à MARSEILLE, ils sont loin de la cité phocéenne.
Il est donc vraisemblable que notre infortuné Corréjacois ait contracté la maladie lors de la foire de la Saint Clément à SAINT LAURENT D’OLT.
Oui mais pourquoi précisément lui ?
Les différentes sources consultées développent 2 hypothèses, toutes 2 vraisemblables.
Nous allons donc les voir toutes les 2.

Carte du Gévaudan, tracé approximatif par Pierre Deleuze. Fond de carte AD48 1 Fi Carte 4 (1703)
Le Galérien évadé de MARSEILLE
C’est l’hypothèse la plus souvent citée.
Elle est très présente dans la tradition orale.
Un galérien de MARSEILLE se serait trouvé employé comme corbeau[2] dans cette ville.
Il aurait subtilisé des marchandises, se serait évadé et aurait rejoint SAINT LAURENT D’OLT lors de la foire. Il aurait alors rencontré Jean QUINTIN qu’il connaissait, peut être parce qu’ils étaient parents.
Selon les versions, ils auraient conversé et seraient allés boire un verre ensemble et à cette occasion, le galérien aurait remis à Jean des effets qu’il avait sur lui ou qu’il avait dérobés à MARSEILLE. C’est alors, qu’ouvrant ses ballots, les puces du rat libérées font leur oeuvre.
En effet cette hypothèse ne tient que si l’on accepte que le galérien a transporté ses ballots, sans jamais les ouvrir avant de rencontrer Jean QUINTIN, sinon il aurait semé la contagion tout au long de son périple. Et lui-même ne serait surement pas arrivé jusqu’à la frontière du GÉVAUDAN.
De ses recherches sur le sujet, Henry MOUYSSET[3] a trouvé plusieurs témoignages, dont certains très précis relatant une partie du périple du galérien.
Il cite ainsi ce témoignage d’un contemporain qui aurait vu, le 14 septembre 1720, le galérien à SEVERAC LE CHATEAU, aujourd’hui SEVERAC D’AVEYRON, à quelques dizaines de kilomètres de SAINT LAURENT D’OLT.
Mais le galérien en question, personne à ce jour, ne semble avoir connaissance de l’identité ni de son lieu de décès.
La laine contaminée
C’est une autre version, peut être moins connue, mais tout à fait vraisemblable.
Pour cela il faut repenser au mode de vie des Gévaudanais du XVIIIe siècle.
L’agriculture vivrière permet difficilement de survivre, d’autant que les hivers sont longs et rudes, la saison des cultures courte.
Aussi les Gévaudanais, à l’instar d’autres habitants de zones de moyenne montagne, ont développé une activité complémentaire leur procurant quelques subsides : le lainage et le tissage.
Ils cardent, filent et parfois tissent la laine, produisant ainsi de la serge et du cadis, étoffes rustiques vendues à des négociants lors des foires.
Sauf que pour certains, la production de laine de leur exploitation est bien maigre, en tout cas pas suffisante pour leur procurer du travail pour l’hiver, ce qui veut dire aussi qu’ils en tirent peu de revenus.
Alors nos Gévaudanais, en tout cas ceux qui le peuvent, achètent de la laine à l’extérieur.
Mais la laine est généralement chère. Alors ils achètent la laine la moins couteuse. La laine qui vient de loin, qui est de moins bonne qualité mais qu’ils peuvent acheter : la laine des pays du Levant.
Or souvenons-nous que le Grand Saint Antoine, ce navire par lequel l’épidémie arrive à MARSEILLE vient d’une tournée au Levant, qu’il est chargé, notamment de laine. Souvenons-nous également que tout ou partie de cette cargaison ne subit pas la quarantaine prévue et que, dans la confusion de l’été 1720, une partie est même volée.
Il n’est donc pas invraisemblable que de la laine transportée par le Grand Saint Antoine arrive en GEVAUDAN, passant ou non par la foire de la Saint Clément à SAINT LAURENT D’OLT, elle arrive finalement à Corréjac.
D’autant que les relations commerciales entre la région de LA CANOURGUE et le port de MARSEILLE, notamment autour de la laine, sont attestées de longue date.
Des milliers de morts en GÉVAUDAN
C’est ainsi que la peste passe de MARSEILLE et la PROVENCE au GÉVAUDAN.
Les autorités locales tarderont à prendre des mesures sanitaires, mais autour du comté, les autres provinces prendront des mesures drastiques.
C’est ce que l’on a vu dans le précédent article “La peste en Gévaudan, quand Jeanne est abattue” et que nous verrons plus en détail dans un article suivant…
[1]“Chroniques de la peste 1720-1722” du Musée d’histoire de Marseille
[2]“On appelle figurément corbeaux, ceux qui, dans un temps de contagion enlèvent les pestiférés, soit pour les porter à l’hôpital, soit pour les enterrer” Dictionnaire de l’Académie française – 4e édition – 1762
[3]“La peste en Gévaudan 1720-1722” ed Nouvelles presses du Languedoc
Bibliographie
- La peste en Gévaudan 1720 -1722, CER Benjamin Bardy octobre 2020
- Une épidémie qui s’éteint en Vivarais, Etudes Heraultaises Revue 1984 n°5-6
- Chronique de la peste, Musée d’histoire de Marseille
- “La peste en Gévaudan 1720-1722” de Henry MOUYSSET ed Nouvelles presses du Languedoc

